Akkinen, les ravages du capitalisme criminel

Akkinen

 

   Comme souvent, il est conseillé d’avoir lu l’album avant de se plonger dans cet article. Non seulement pour mieux en apprécier le contenu, mais aussi et surtout pour ne pas perdre le plaisir de découvrir les rebondissements de l’intrigue en première lecture.

    L’album d’Iwan Lépingle a retenu l’attention de l’équipe du Prix Social Bd pour sa thématique centrale portant sur la pollution de l’environnement. La préoccupation écologique de l’auteur est marquée dès la couverture par le choix du sous-titre « zone toxique » et par une palette de couleurs restreinte, dominée par des variantes de rouge-ocre, évoquant une pollution ayant contaminé la nature et la population.

     Pourtant, il serait dommage de réduire Akkinen à cette seule dimension. Une relecture attentive permet d’apprécier l’ampleur de la charge politique contre le capitalisme contemporain : atteintes à l’environnement, exploitation de la main d’œuvre, destruction des liens familiaux, menaces, intimidations et violences contre les personnes, aliénation à l’argent, corruption ou encore marginalisation de celles et ceux qui s’écartent des normes, sont autant d’éléments négatifs s’accumulant tout au long du récit. On se trouve donc face à un polar social protéiforme, même si l’atmosphère générale n’est pas aussi noire qu’une histoire de David Goodis.

            Externalités négatives et criminalité d’affaires

     Le langage scientifique des économistes et des sociologues prend corps dans les dessins de l’auteur de Kizilkum, sans qu’il soit nécessaire de le citer. L’intrigue prime sur tout le reste, nous ne sommes pas ici face à une bande dessinée pédagogique visant à illustrer le vocabulaire et tant mieux !  La double page 46-47 nous instruit sur l’exploitation des sables bitumineux (ou bitumeux) dans ce grand nord imaginaire de la ville d’Akkinen où un père est venue avec sa fille trouver un emploi dans l’entreprise dirigée par son frère. La pollution des eaux qui en résulte sera source de conflits et d’une prise de conscience du personnage principal. Dans la réalité c’est au Canada, au nord de la province d’Alberta, que cette activité d’extraction de pétrole non conventionnel est fortement répandue (cf documentation proposée en fin d’article). Mais le nord de l’Europe (la Norvège, la Finlande) est également une inspiration forte pour l’auteur puisque l’on y retrouve les mêmes tensions entre exploitations minières, dégradations de l’environnement et cultures ethniques menacées (les Samis).

Akkinen - sable bitumeux externalités négatives p46-47

    Tandis que dans la bande dessinée « la Flen » est la rivière locale polluée par l’entreprise Géotrupe sans application du principe du pollueur-payeur, les ménages subissant alors une externalité négative – soit l’activité d’un agent économique ayant une répercussion négative sur celle d’un autre sans que le système prix du marché n’en tienne compte, ce qui est source de surproduction et de dégradation du bien-être – au Canada c’est la rivière Athabasca qui est touchée et les populations amérindiennes habitant la région. Iwan Lépingle fait de cette pollution la responsable potentielle de la mort de l’épouse de Pekko, personnage de lanceur d’alerte cherchant à alerter ses concitoyens de la gravité des rejets polluants.

       Si Élias peut accueillir son frère et sa nièce dans une magnifique maison rénovée et entretenue par des domestiques (une gouvernante, un jardinier), c’est grâce à un enrichissement personnel étroitement lié à une criminalité d’affaires. Plusieurs moments clefs de l’album dessinent des zones d’ombres autour de la réussite de ce capitaine d’industrie : un épisode tragique de sa jeunesse (l’abattage des coqs en forêt), fait de lui un homme violent, la façon dont il est perçu par son salarié informaticien (« c’est un putain de taré » p.50) et le recours à des hommes de mains pour les basses besognes tendent à le confirmer (la mort du chien d’Aslak, marginal amoureux de la nature et auteur de la sculpture dominant la couverture de l’album puis Elias prêt à lui tirer dessus p.82-84), le non respect des droits des travailleurs (p.49 la scène de contestation après un accident du travail et p.54 les licenciements qui en découlent), sa responsabilité dans la mort de Pekko en pleine nature et bien sûr les atteintes à l’environnement et par ricochet à la santé des citoyens. Deux dessins de la maison et du jardin nous font comprendre cette association entre criminalité et profit capitaliste : la double page 18-19 relie directement l’exploitation de la nature au patrimoine immobilier d’Elias et p.27 un massif d’arbustes au milieu du jardin fait une tâche noire laissant imaginer toute la négativité imprégnant ce lieu. On retrouve le même « collage » sur le site de l’entreprise (p.48). Le côté obscure de la force d’un capitalisme sauvage et sans scrupules.

Akkinen - exploitation de la nature et enrichissement personnel p18-19

Akkinen - les arbustes tâche au milieu du jardin p27 - focus

    Dans son travail pionnier sur « la criminalité en col blanc », Edwin Sutherland (White color crime, 1940) comparait le comportement des hommes d’affaires à celui des voleurs professionnels en soulignant la répétition des infractions, le mépris pour la police (dans Akkinen elle est achetée et complice des intimidations d’Élias) et pour l’Etat en général. Il indiquait aussi que ces infractions n’étaient pas sanctionnées dans les milieux d’affaires sur le plan de la réputation, de la confiance, du statut. Enfin, E. Sutherland montrait que les délinquants d’affaires étaient des hommes comme les autres, que leurs pratiques résultaient d’une transmission de savoir-faire délinquants, d’un apprentissage de techniques au sein d’un milieu professionnel (cf Sciences Humaines n°123, janvier 2002, dossier sur la Criminalité).

    Pour autant, les études sociologiques sur les formes de délinquances montrent que cette criminalité en col blanc est moins sanctionnée par la justice que celle des jeunes marginaux et des classes populaires (trafics de drogue, vols à main armée, règlements de compte…). Une justice de classes en somme.

           Destruction des liens familiaux et aliénation par l’argent

      Cela fait déjà beaucoup, mais la charge anticapitaliste en pointillés ne s’arrête pas là. Les rapports entre les deux frères sont abîmés puis détruits au fur et à mesure que le père de Tessie se laisse convaincre par sa fille, proche de Pekko et d’Aslak, des activités plus que douteuses de son frère. Alors qu’il fait monter la pression contre celui-ci, qu’il s’interpose dans la violente confrontation avec Aslak, sa fille et lui se font exclure du petit appartement qu’ils occupaient sur la propriété d’Élias. On comprend à la fin de l’album que ces deux là ne se reverront plus et qu’après s’être brouillé avec son père, puis maintenant son frère, Élias se retrouvera seul.

        Si les torts et les travers du gérant de Géotrupe sont nombreux, il n’est pas le seul personnage à être corrompu par l’appât du gain. Outre la police, déjà évoquée, un couple à qui Pekko faisait confiance va se servir de ses relevés de l’eau de la rivière pour faire chanter Elias de manière anonyme. Ils parviendront à lui soutirer une première fois de l’argent, jusqu’à ce que ce dernier refuse de céder une seconde fois et retourne sa colère, sa violence, contre le lanceur d’alerte étranger à ce sordide chantage. Si à la première lecture cette pirouette scénaristique ne convainc que moyennement, la reprendre par le prisme de cette grille d’analyse sur la gangrène du capitalisme contemporain lui donne une vraie pertinence. Dans cette ville d’Akkinen, comme au temps du Far-west américain, de la conquête des grands espaces – au détriment des tribus indiennes – chacun ou presque semble aliéné par l’argent. Seuls quelques personnages font preuve de morale et d’un sens de la justice : Pekko le lanceur d’alerte, son amie qui aidera Jessie et son père, Aslak le marginal rejeté pour sa différence invisible (on songera ici au bel album de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline en compétition l’année dernière). Même le père de Tessie a failli succomber à cette anomie (affaiblissement des normes et destruction d’un milieu moral chez le sociologue Emile Durkheim) avant que sa fille ne lui remette les idées au clair.

Akkinen - Tessie fait la connaissance de Pekko p44

Tessie faisant la connaissance de Pekko en compagnie d’Aslak. La décoration de la maison, liée aux cultures traditionnelles, aux voyages, aux animaux, contraste avec la modernité de celle d’Élias.

    En définitive, une relecture du sous-titre de l’album s’impose. Cette « zone toxique » ne concerne pas seulement les effets externes négatifs (environnement, santé, bien-être) liés à la pollution de Géotrupe. Elle évoque plus largement l’ensemble des effets du capitalisme débridé affectant une ville du nord qui a cru à une nouvelle ruée vers l’or des temps modernes (celle des sables bitumineux). A voir l’album se fermer sur une ville désertée et ravagée par la pollution, telle une zone irradiée par un accident nucléaire, on se dit que l’auteur n’a pas ménagé sa peine pour nous prévenir des menaces que ce monstre économique fait peser sur nos têtes. Et on comprend d’autant mieux la place de cette bande dessinée dans la sélection 2019.

A découvrir : la critique de Noémie, lycéenne rennaise ayant participé au prix 2019 avec une professeure de SES (ici).

R.D.

Pour aller + loin :

  • Présentation de l’auteur et de la Bd sur le site de Sarbacane (ici)
  • Un article de Cairn.info sur le capitalisme criminel offre une grille de lecture nouvelle de la crise financière de 2009 (ici).
  • Deux articles sur l’exploitation des sables bitumineux au Canada et sur la crise politique provoquée par la construction de nouveaux oléoducs autorisée par le gouvernement de Justin Trudeau (ici et ).
  • Enquête du journal Le Monde sur les effets de l’exploitation du pétrole sur l’environnement et les populations amérindiennes en Alberta. Article avec vidéo (ici).
  • Du côté de l’Europe du Nord, on pourra croiser les polars d’Olivier TRUC (Le Dernier Lapon, Le Détroit du loup) et ses reportages pour le journal Le Monde. Une riche interview de l’auteur a été réalisée par Les Cafés géographiques (ici). Enfin, on soulignera la sortie en janvier 2019 du reportage littéraire de Maylis De Kerangal, Kiruna, sur l’exploitation de la plus grosse mine de fer souterraine du monde en Laponie suédoise.

 

 

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