Vies volées : le secret de la filiation et l’identité fissurée

Vies volées

 

[Avertissement : il est déconseillé de lire cet article avant d’avoir lu l’album car il traite – et révèle – plusieurs éléments de l’intrigue principale]

         L’histoire de Vies volées, scénarisée par Matz et dessinée par Mayalen Goust (éd. Rue de Sèvres), nous replonge dans les années sombres de la dictature argentine du général Jorge VIDELA (1976-83). Ou, plus exactement, elle nous alerte sur les effets à retardement de ce pouvoir répressif, autoproclamé « processus de réorganisation nationale », sur la vie de plusieurs personnages vivant à Buenos Aires à la fin des années 90. Comme le quatrième de couverture nous l’indique, enrichi par une courte page d’informations historiques en fin d’album, ce sont près de 500 bébés qui ont été arrachés aux familles des opposants, pour la plupart assassinés – les « desaparecidos » – pendant ces huit années de junte militaire. Le sous-titre de l’album, « Buenos Aires, place de mai », évoque directement le combat des grands-mères des enfants disparus. Depuis 1977, elles tiennent tête au pouvoir politique argentin pour retrouver la trace de leurs petits-enfants et les remettre à leur famille biologique.

      Nous suivons en début d’album deux amis vivant en colocation. Mario, « fauché comme les blés » fait des études scientifiques, mais il est surtout un admirateur absolu de l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares. Il voue une telle passion pour cet auteur, resté dans l’ombre de Jorge Luis Borges, qu’il doute de pouvoir « tomber amoureux d’une fille qui n’aime pas Bioy Casares » (p.17). Santiago, issu d’une famille aisée, a un caractère très différent, beaucoup plus extraverti. Il ne pense qu’aux matchs de football de son équipe favorite et à ses conquêtes féminines, tandis que Mario est hanté par l’idée qu’il pourrait faire partie des bébés volés par la junte militaire. Après avoir rencontré les grands-mères de la place de mai, il fait le test ADN pour percer le secret de ses origines. A sa grande surprise, le test est également effectué par Santiago pour séduire une belle infirmière, Victoria, elle-même fille d’opposants disparus (p.19).

     En une dizaine de pages (p.9-19), construites par une succession de cases bien ordonnées, animées par un trait de crayon très assuré et des couleurs plutôt pâles à quelques exceptions près (la soirée p.15), le décor est planté. En toile de fond la douloureuse histoire politique de l’Argentine et au premier plan les troubles et quêtes existentiels des personnages dont nous avons déjà tous fait connaissance. Presque tous. Le lecteur averti a déjà deviné la pirouette scénaristique à venir ; à laquelle de toute façon les auteurs ne s’accrocheront pas longtemps. En l’espace de vingt nouvelles pages (de la p.19, première visite à l’hôpital, à la p.37, aboutissement du test au moyen des traces d’ADN dérobées aux mères de Mario et de Santiago), nous saurons très vite que si Mario est bien le fils biologique de ses parents, ce n’est pas le cas de Santiago. Le jeune séducteur écervelé et insouciant est peut-être l’un des 500 bébés volés dont les grands-mères tentent de retrouver la trace. Nous sommes à la moitié de l’album, qui compte 80 planches, et le plus intéressant reste à venir.

         La question identitaire va prendre désormais toute la place narrative et concentrer sur elle toute l’inventivité graphique de Mayalen Goust. Un trouble identitaire passé d’un état latent à celui de crise, articulé autour de réminiscences de certains dessins antérieurs qui inciteront le lecteur à revenir quelques pages en arrière ou à goûter une seconde lecture une fois l’histoire terminée. Ces miroirs par exemple dans lesquels Santiago, serein, se regarde, s’admire (p.12 et p.25). Difficile de ne pas songer rétrospectivement au « stade du miroir » qui marque une étape décisive dans le développement psychologique de l’enfant. Plusieurs psychologues et psychanalystes – Henri Wallon, Jacques Lacan, Françoise Dolto – ont montré que tout au long d’un processus complexe de reconnaissance de soi, le miroir permet à l’enfant de se construire comme sujet, de se forger la conscience du Moi. Pour Lacan, ce stade du « je » intervient chez l’enfant âgé entre 6 à 18 mois ; mais cette fonction a besoin de la présence de l’autre pour se mettre en place. Dans l’album, c’est Mario qui joue malgré lui ce rôle social. Il subira dans un premier temps toute la colère liée à la détresse de son ami Santiago.

miroir Santiago (1) p.12  miroir Santiago (2) p.25

      Cette identité individuelle qui se construit tout au long de la socialisation primaire puis secondaire est une identité en mouvement. Elle est au cœur de tensions plus ou moins bien conciliées entre trois facettes : la personnalité que nous nous reconnaissons intimement (avec tous les traits de caractères, les qualités/défauts qu’elle comporte), le modèle identitaire vers lequel nous souhaitons tendre (induisant une distance plus ou moins grande avec l’identité intériorisée) et enfin notre identité perçue par les proches qui nous entourent (famille, amis, collègues de travail). Notre identité au carrefour de ces trois dimensions oscille en permanence entre ruptures et continuités en fonction des aléas de l’existence et des expériences de vie.

      Pour traiter graphiquement la psychologie individuelle de l’identité fissurée, Mayalen Goust opte pour des images fragmentées, faisant penser à des images virtuelles auxquelles on aurait enlevé la moitié des pixels. Une définition du sujet amputée d’une partie d’elle-même. La première incursion vers ce langage graphique concerne Mario (p.27) puisque c’est d’abord lui qui fait face à de profonds doutes sur sa filiation biologique. Le traitement bicolore s’accompagne d’une déchirure qui partage en deux le fond du dessin. Le blanc, que l’on retrouvera systématiquement pour chaque personnage aux prises avec son identité, évoque directement l’absence, le vide, la pièce manquante. Voire l’abîme.

Mario doutes p.27

      C’est avec Santiago et Victoria que ce procédé va prendre toute son ampleur. La première case p.42 présente Victoria au cœur d’un fond bicolore nous rappelant que sa propre histoire d’une enfance volée la soude intimement à la déchirure que Santiago est en train de vivre après la révélation des tests ADN. Sur le coin droit tout à fait opposé de la page 43, Mario a retrouvé la stabilité et l’homogénéité d’un fond gris uniforme. Le face à face de Santiago avec ses parents est annoncé par le fameux plan d’un couple se tenant par la main, mais têtes coupées. Dès l’ouverture de l’album, avant la première planche p.9, cette case alertait le lecteur. Le paroxysme de ce traitement graphique s’enracine dans une double page très forte (p.48-49) qui présente la confrontation de Santiago avec son père, puis le désarroi qu’il partage avec Victoria, tels deux spectres perdus au milieu d’un monde où tout a basculé.

Santiago face à son père p.48

      Au final, cet album parvient à combiner simplicité de lecture et ouverture vers de nombreuses pistes de réflexions stimulantes. A la question première de l’histoire argentine, du combat des grands-mères de la place de mai et des bébés disparus, s’ajoute celle plus universelle du secret des origines. Santiago, dans un autre contexte, ce pourrait être chacun-e d’entre nous découvrant la vérité sur ses parents biologiques (ce que traite formidablement le film Secrets et mensonges de Mike Leigh, Palme d’or 1996). En France, cette épineuse thématique concerne les enfants nés de mères ayant accouché sous X et renvoie aux travaux d’Irène Théry sur la filiation. Il est toutefois certain que la violence de la dictature argentine rend ces situations difficilement comparables.

 

      Par ailleurs, à y regarder de près, il semble que l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares ne soit pas seulement rendu présent par l’admiration de Mario et le sujet de thèse de la sœur retrouvée de Santiago. Son œuvre, pour ceux qui la connaissent, en particulier son roman L’invention de Morel, chuchote aux oreilles du lecteur au fur et à mesure des pages. Les images des visages fragmentés, effacés, remplis de blanc, font écho aux projections virtuelles de ces êtres qui hanteront pour l’infini l’île sur laquelle a échoué le personnage principal de ce récit de science-fiction plus existentiel et métaphysique que technologique. L’histoire d’amour impossible entre un homme de chair et l’image d’une femme adorée, éternellement présente et absente, se confond avec celle de Santiago et de Victoria. Pure interprétation peut-être ? L’image de Victoria imprimée à jamais dans l’esprit de Santiago et sur les eaux du fleuve dans lequel elle s’est jeté (p.79) invite cependant à rapprocher ces œuvres empreintes d’une sourde mélancolie.

Victoria - L'invention de Morel

R.D.

Pour aller + loin :

  • Présentation de la Bd avec résumé et planches sur le site de l’éditeur + focus sur les deux auteurs, Matz et Goust (ici)
  • Présentation de l’album dans l’émission Bulles de Bd sur France Inter (3mn) (ici) et entretien vidéo avec Mayalen Goust à l’occasion du festival d’Angoulême 2018 ()
  • Documentaire Argentine, les 500 bébés volés de la dictature d’Alexandre Valenti (ici)
  • Deux polars : Mapuche de Caryl Ferey et L’aiguille dans la botte de foin d’Ernesto Mallo sur le thème de la dictature argentine et des bébés volés.
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