Le travailleur de la nuit : une carrière déviante

Le travailleur de la nuit          outsiders

      Le travailleur de la nuit (éd. Rue de Sèvres) est un album scénarisé par Matz et dessiné par Léonard Chemineau. Les deux auteurs retracent sur 126 pages en couleurs l’itinéraire d’Alexandre Jacob, cambrioleur et anarchiste de la première moitié du XXe siècle (1879-1954).

      Après trois premières planches s’ouvrant sur le procès d’Alexandre Jacob (mars 1905) qui le condamnera aux travaux forcés à perpétuité à Cayenne, le récit découpé en cinq chapitres fera comprendre au lecteur comment le personnage en est arrivé à devenir l’un des criminels les plus recherchés de son époque.

le travailleur de la nuit - p5

      A y regarder de près, notamment en se plongeant dans la jeunesse de ce cambrioleur au code moral éprouvé (il ne volait que les parasites de la société capitaliste et imposait à chacun de ses associés de « verser 10% de ses gains aux camarades, aux familles de ceux qui sont morts ou en prison, aux journaux amis » p.74), on peut trouver plusieurs entrées sur le thème de la déviance présent dans le programme de 1ère ES (chapitre 3 de sociologie, « Contrôle social et déviance »).

      L’américain Howard Becker, membre de l’école de Chicago, est devenu avec Outsiders (1963) l’un des principaux penseurs de la sociologie de la déviance. Au fil de ses études sur ce qu’on appellera l’approche interactionniste (la déviance est moins l’acte lui-même de transgression des normes que l’ensemble des interactions sociales qui a conduit à étiqueter l’individu comme déviant) il met au jour la notion de carrière en empruntant le terme à la sociologie des professions. Pour cet auteur, on devient souvent déviant à l’issu d’un processus lent et complexe, composé de différentes étapes qui, franchies les unes après les autres, finissent par enfermer irrémédiablement l’individu dans son statut de déviant.

« Etre pris et publiquement désigné comme déviant constitue probablement l’une des phases les plus cruciales du processus de formation d’un mode de comportement déviant stable. […] En tout cas, le fait d’être pris et stigmatisé comme déviant a des conséquences importantes sur la participation ultérieure à la vie sociale et sur l’évolution de l’image de soi de l’individu. La conséquence principale est un changement dans l’identité de l’individu aux yeux des autres. En raison de la faute commise et du caractère flagrant de celle-ci, il acquiert un nouveau statut. On a découvert une personnalité différente de celle qu’on lui prêtait. Il sera donc étiqueté comme « pédé », « drogué », « maniaque » ou « cinglé », et traité en conséquence. »

Howard Becker, extrait d’Outsiders

      L’enfance d’Alexandre Jacob se déroule au sein d’une famille de modestes artisans-commerçants. Son père tient une boulangerie, mais il tombe dans l’alcool et perd progressivement ses clients. Après un certificat d’études obtenu à 11 ans, le jeune Alexandre répond à l’appel du grand large et devient mousse. En parcourant les mers et les ports du monde, il se frotte à la misère, découvre l’exploitation de l’homme par l’homme, et sa conscience politique se construit pas à pas.

le travailleur de la nuit - p7 - extrait certificat d'études

      La première étape décisive de sa carrière déviante est provoquée par sa fuite d’un sadique ayant tenté de le violer sur un bateau. N’ayant pas obtenu la protection des officiers, il est contraint de déserter pour sa sécurité. Il devient alors déserteur et il est arrêté à son retour à Marseille après avoir connu le déchaînement de la violence sur un navire de pirates. Selon la typologie de Becker, Alexandre est un « accusé à tort » puisqu’il est perçu comme déviant du fait de sa désertion, alors que la transgression de la norme n’est due qu’à l’impératif de sa fuite. Grâce aux témoignages de moralité de ses anciens employeurs, il sort libre de son premier procès, avec toutefois le stigmate d’un adolescent connu de la justice de son pays. En dépit de son aspiration à une vie normale, « je voulais faire partie de cette race d’hommes droits et honnêtes » (p.32), la maladie l’empêchera de devenir capitaine. A 17 ans, il devait commencer une nouvelle vie loin de la mer.

le travailleur de la nuit - p31 extrait l'arrestation

      Encore une fois, le destin va s’acharner. Même si « tout cela ne s’est pas fait en un jour » (p.37). En fréquentant les milieux anarchistes et révolutionnaires, et alors qu’il défend une action non violente, il tombe dans un guet-apens et se fait arrêter chez lui en possession d’une bombe artisanale confiée par un indic. Il est condamné le 3 juillet 1898 à 6 mois d’emprisonnement « pour association de malfaiteurs et possession d’explosifs » (p.54). Il n’a alors que 19 ans et la seconde étape de sa carrière déviante est franchie. Pour la seconde fois, il se trouve « accusé à tort ».

      A sa sortie de prison, il retrouve sa place auprès de son ancien employeur. Mais la police ne laisse aucun répit à ce repris de justice et il est acculé à la clandestinité. Il décide de venger ses parents d’un commissionnaire (usurier) qui les a mis sur la paille en leur prêtant de l’argent à des taux prohibitifs. Nous ne sommes pas loin du Crime et châtiment de Dostoïevski. Il commet son premier vol en bande organisée et s’enfuit en Espagne. L’illégaliste est né et sa véritable carrière d’individu « pleinement déviant » est lancée.

le travailleur de la nuit - p56

      Si la carrière déviante repose sur l’enchaînement séquentiel de plusieurs étapes, chacune associée à une ou des causes précises, elle se caractérise aussi par un apprentissage de normes et valeurs spécifiques, de plaisirs propres à l’activité dans laquelle s’est durablement engagé l’acteur social. C’est parce que tout ceci se fait au sein d’un groupe que Becker y voit l’expression d’une sous-culture déviante en opposition à l’engagement dans le respect des normes conventionnelles. L’itinéraire d’Alexandre Jacob s’inscrit ainsi dans celui d’une bande organisée, celle des fameux « travailleurs de la nuit » (titre du chapitre 3). Non seulement cette bande transgresse les normes (par le vol, justifié par les écrits de Georges Darien, par son opposition radicale au système capitaliste), mais elle en produit aussi en son sein. Il existe même une forme interne de contrôle social lorsqu’Alexandre rappelle ses associés à leur nécessaire contribution financière à leur cause (p.82). La noblesse du personnage qui irrigue tout l’album est résumée dans cette double page 82-83 avec la mise en avant de la profonde révolte de cet « illégaliste » devant l’injustice sociale.

      Il y aurait certainement encore beaucoup à dire sur ce parcours si singulier, si politique, en mobilisant par exemple les travaux de R. K. Merton sur l’(in)adéquation entre la fin et les moyens ou ceux de Max Weber sur les formes de domination et les motivations de l’action sociale. A ce titre, l’usage du droit par le héros de cette histoire lors de sa détention à Cayenne offre des espaces de réflexion passionnants. Enfin, la carrière déviante de Rose, devenue prostituée par les caprices du destin avant d’être la compagne et complice d’Alexandre Jacob, serait également un objet d’étude en soi.

      Il est temps cependant d’éclipser l’analyse sociologique pour laisser à chacun-e la liberté et le plaisir de (re)découvrir la suite et la fin des aventures de ce gentleman cambrioleur en savourant le travail artistique remarquable des deux auteurs. On verra à quel point une carrière déviante peut poursuivre un individu, jusqu’à sa plus paisible retraite.

R.D.

 

Pour aller plus loin :

  • Le dessinateur Leonard Chemineau explique sa collaboration avec Matz dans une vidéo hébergée par le site de la librairie Mollat. (ici)
  • Deux vidéos sur la vie d’Alexandre Marius Jacob (doc. de 25mn en tout) (ici et )
  • Un article d’un blog hébergé sur le site de Médiapart (ici)
  • Bd chez Sarbacane sur le même personnage : Alexandre Jacob, journal d’un anarchiste cambrioleur (Vincent Henry et Gaël Henry)
  • Entretien avec le sociologue Howard Becker (1997) sur le site de la revue Persée (ici)
  • Le voleur de Louis Malle d’après le roman de Georges Darien
  • Le témoignage de l’un des enfants ayant participé au dernier repas d’Alexandre Jacob (ici)
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