Giant : une autre Histoire de l’Amérique des années 30

Giant

     L’album de bande-dessinée Giant de Mikaël, auteur français installé au Canada, nous propose une immersion en deux tomes dans le New-York de la Grande Dépression des années 30. L’auteur ambitionne d’ailleurs de poursuivre l’exploration de cette période si particulière en suivant le destin d’autres personnages, exerçant d’autres métiers (il s’agira d’un cireur de chaussures dans le prochain opus, Bootblack), à chaque fois au travers d’un nouveau diptyque.

     Dans Giant tout est réuni et s’imbrique pour le plus grand plaisir du lecteur : une triple toile de fond historique et socioéconomique (les effets de la crise financière de 1929, l’immigration européenne vers les Etats-Unis et la lointaine guerre civile irlandaise), un personnage de fiction massif, énigmatique, qui en prenant l’identité d’un autre se met dans une situation inextricable et enfin une dose de polar que James Ellroy n’aurait pas reniée.

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La Grande Dépression

     Dès les premières pages, par l’intermédiaire de la voix d’un animateur radio invisible, Mikaël campe le décor d’une Amérique rongée par la dépression économique : chômage, pauvreté, chute de la production et des prix.

Hooverville p.8   Soupe populaire p.9

Double planche p.8-9 – Hooverville et les soupes populaires

     Comme on peut le lire dans le volume de la collection « Repères » sur la crise de 1929 (P.C. Hautcoeur, éd. La Découverte), « L’aspect le plus dramatique de la dépression est la montée rapide et inexorable du chômage, qui aux Etats-Unis passe de 3% à 25% de la population active et touche à son maximum 15 millions de personnes en 1933. […] Quand le chômage touche plusieurs membres d’une famille et que s’y ajoutent la disparition de l’épargne déposée dans une banque en faillite et l’expulsion du logement pour loyers impayés, la misère conduit à la mendicité, aux soupes populaires, aux masures de fortune dans les bidonvilles qui se multiplient. »

     Ces « bidonvilles » sont directement évoqués p.8 à travers ces « cabanes en plein Manhattan » que les américains nommaient « Hooverville » en référence au président républicain Herbert Hoover en exercice au moment de la Grande Dépression (un mandat de quatre ans de mars 1929 à mars 1933). Son nom fut tourné également en dérision pour désigner les voitures tirées par des chevaux faute d’essence (« Hoovercars ») ou encore les chaussures en carton plutôt qu’en cuir (« Hoover leather »). L’une des Hoovervilles les plus célèbres s’est développée à Central Park en plein cœur de New-York, comme indiqué dans la première case de cette page.

[vidéo Youtube en anglais sur les « Hoovervilles » : ici ]

     En dépit du « Foutaises ! » qui clôt cette double page, c’est bien le démocrate Franklin D. Roosevelt qui sera élu en 1933. Il tentera par le fameux New Deal (un programme de relance fondé sur une politique de grands travaux d’inspiration keynésienne) de sortir son pays du marasme économique. Il est le seul président des Etats-Unis à avoir été élu quatre fois consécutivement et gouvernera jusqu’à son décès en 1945.

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L’émigration irlandaise vers les Etats-Unis

     Les migrants irlandais dont on fait connaissance progressivement dans l’album, Giant bien sûr, mais aussi Dan Shackleton, dont la verve et l’insouciance contrastent avec le mutisme du personnage principal, sont des ouvriers travaillant à la construction des gratte-ciels new-yorkais. C’est d’ailleurs une célèbre photo noir et blanc de ces ouvriers assis sur une poutre métallique à plusieurs centaines de mètres de hauteur qui fut à l’origine de l’album (cf préface de Jean-Louis Tripp).

L'irlandais p.10

Extrait planche 10 – L’Irlandais

     L’émigration irlandaise vers les Etats-Unis remonte à la première moitié du XIXe siècle. Les causes sont à la fois économiques (la pauvreté, le mirage de l’eldorado américain) et politiques (l’Irlande est sous la domination britannique). A l’heure où l’on s’évertue à distinguer les migrants « économiques » des « réfugiés » (exilés politiques), ce rappel de l’expérience irlandaise n’est pas inutile. C’est la Grande Famine de 1845-1849 qui intensifie les flux migratoires de la population irlandaise vers les Etats-Unis. Les fermiers irlandais dont les champs de pommes de terre sont dévastés par un champignon entraînant leur pourrissement sont expulsés par les grands propriétaires terriens britanniques. Jusque 1860, les Irlandais représentent la première communauté de migrants aux USA. Toutefois, leur intégration est difficile : ils subissent rejet et xénophobie de la part des natifs qui, pour des raisons culturelles et religieuses (les irlandais sont catholiques tandis que les américains de souche sont protestants), les considèrent comme non-assimilables. Martin Scorsese l’illustra à sa manière, de façon aussi lyrique que violente, dans son film Gangs of New York (2002). Les protagonistes de l’album appartiennent ainsi à la troisième vague migratoire (la première entre 1840-1860 est liée à la ruée vers l’or, la deuxième autour de 1870-1920 est accentuée par les déplacements de la première guerre mondiale). Elle se heurte à la volonté des gouvernements américains successifs de limiter l’arrivée de nouveaux migrants (Immigration Act de 1917). Ellis Island, évoqué p.30 en est resté l’emblème. Si entre 1919 et 1929 on recensait environ 4.3 millions d’immigrés, ils ne sont plus que 700 000 la décennie suivante. La crise financière a fortement réduit les flux migratoires vers les Etats-Unis.

[Article de Persée sur l’histoire de l’immigration aux Etats-Unis : ici]

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Les trois grands axes de l’album

     Les trois principaux points de tension du récit prennent appui sur la solidarité communautaire qui caractérise toute population migrante à son arrivée dans un pays étranger ; sur les rivalités parfois violentes entre immigrés de nationalités différentes (notamment ici entre Irlandais et Italiens) et enfin sur la guerre civile irlandaise.

     La solidarité culturelle entre les migrants irlandais se double dans l’album d’une solidarité économique entre ouvriers, soudés par leur adhésion au syndicat de l’Union des Travailleurs du Métal. La loi qui définit le champ de l’action syndicale aux Etats-Unis est née en 1935, dans la décennie de la Grande Dépression où se déroule l’intrigue. Cette « Loi Nationale des Relations du Travail » (National Labor Relations Act), bien que plusieurs fois modifiée, est encore en vigueur aujourd’hui.

[Article du blog de Médiapart sur l’histoire des syndicats américains depuis 1935 : ici]

Solidarité irlando-ouvrière p.15

Planche p.15 – Solidarité irlando-ouvrière

     Giant, taiseux et solitaire, se retrouve contraint d’envoyer les affaires personnelles d’un ouvrier décédé sur les chantiers, ainsi qu’une somme d’argent réunie par le syndicat, à sa veuve restée en Irlande. « On lui doit bien ça Giant. Il était l’un des nôtres… ». C’est sur cette obligation morale, liée à une forme moderne de solidarité mécanique au sens du sociologue Emile Durkheim, que se nouera la principale tension dramatique du récit annoncée en quatrième de couverture. L’occasion aussi pour Mikaël de nous dessiner des paysages d’Irlande et de nous faire découvrir le personnage de Mary Ann.

     Le second point de tension gravite autour de la rivalité entre les Irlandais et les Italiens, entre « chiens de harpie » et « sale(s) rital(s) » (p.51). Ces conflits communautaires passent par des logiques de territoires, de commerce (les « speakeasies » tenus par les italiens, évoqués p.17, sont des bars clandestins en pleine période de prohibition, donc d’interdiction de vente d’alcool, la « booze »). Cette rivalité touchera à son paroxysme à la fin du tome 1, dans une violente bagarre à laquelle Giant sera mêlé.

Irlandais - Juifs - Italiens p.17

Extrait planche p.17 – Tensions communautaires

     Cette bagarre traitée en deux temps (p.51-53 puis p.54-56) permet à l’auteur de nous dévoiler par petites touches un pan du passé de son héros, traumatisé par le cauchemar de la guerre civile irlandaise. Ce conflit fratricide, formidablement filmé par Ken Loach dans Le Vent se lève (palme d’or 2006), prend sa source dans le traité de 1921 qui, pour tenter de mettre fin à la guerre avec la Grande-Bretagne, sépare l’Irlande en deux parties. Au sud, près des trois-quarts du territoire, l’Etat libre d’Irlande, catholique, devient indépendant. Au nord, catholiques et protestants doivent coexister et sont rattachés à la couronne britannique. Tandis que les nationalistes catholiques refusent ce traité et projettent de réunifier le pays, les irlandais loyalistes protestants assurent leur attachement au Royaume-Uni. La guerre est inévitable. Un bel album Bd de Kris, Les coupures irlandaises, est une autre belle manière d’entrer dans ce tragique épisode de l’histoire européenne.

[Vidéo du site internet Le Monde sur 30 ans de guerre civile en Irlande du Nord : ici ]

guerre civile irlandaise p.52

Extrait planche p.52 – Le cauchemar de la guerre civile irlandaise

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Un grand plaisir de lecture avant tout !

     Au vu de ce fourmillement d’éléments historiques, économiques, socioculturels et bien sûr dramatiques, on ne peut que saluer la fluidité avec laquelle Mikaël parvient à les agencer dans la progression de son intrigue. Le dessin, tout en ligne clair, et le format classique de l’album (un « 48 pages » agrandi dans sa taille et densifié par dix pages de plus) redonnent toutes ses lettres de noblesse au genre de la bande-dessinée qui semblait avoir rendu les armes devant la supériorité du « roman graphique ».

     On soulignera enfin que Mikaël a su imprégner son album de belles références culturelles enracinées dans l’époque : l’importance de la radio, les films de Charlie Chaplin (p.38 et 42-43) et la photographie au travers du personnage de Dorothea (p.29, p.36), synthèse des photographes américaines Dorothea Lange et Bérénice Abbott. La tonalité littéraire, si chère au cinéma français de la nouvelle vague, omniprésente à travers la correspondance entre Giant-Murphy et Mary Ann Murphy donne à l’ensemble un sentiment de grâce.

R.D.

Pour aller + loin :

  • Interview en images (Bd) de l’auteur (ici)
  • Un des premiers romans graphiques américains, muet, sur la Grande Dépression : Col blanc de Giacomo Patri (ici)
  • Le point de vue des économistes sur la crise et l’analyse comparative des crises financières de 1929 et de celle de 2008 : Alternatives économiques, HS n°6, 09/2017
  • Article du Monde sur l’actualité des tensions en Irlande : « Nous obtiendrons l’unité irlandaise » de Gerry Adams, dirigeant républicain nord-irlandais (11/04/18)
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