Kim Jong-Il vous regarde (Lauréat 2018)

 

l'anniversaire de Kim Jong-Il

    Dans le programme de S.E.S. de l’enseignement d’exploration de seconde, le thème 5 « Individus et Cultures » est introduit par cette première question :

« Comment devenons-nous des acteurs sociaux ? »

   A bien y réfléchir, il s’agit bien pour les individus des sociétés démocratiques de devenir des acteurs et non des sujets. La construction de leur personnalité sociale relève donc d’un mélange complexe entre des mécanismes d’apprentissage, de conditionnement, d’interaction, d’intériorisation qui s’articulent entre des instances de socialisation (école, famille, groupe des pairs…) à la fois concurrentes et complémentaires. Si celles-ci s’accordent le plus souvent sur la transmission de valeurs et normes primaires (respect d’autrui, consentement à la loi, égalité hommes-femmes…), elles peuvent induire des décalages entre des valeurs et normes secondaires qui seront autant d’interstices à la formation de sous-cultures et à l’émancipation individuelle.

    Or, dans un régime totalitaire (où « l’individu n’est rien, l’Etat est tout » selon la formule de Mussolini) comme celui de la Corée du Nord, il n’existe rien de tel. L’ensemble du processus de socialisation est uniformisé et étroitement contrôlé de manière à ne laisser aucune place à l’émergence des libertés et consciences individuelles. S’impose alors une solidarité mécanique faisant de l’homogénéité des comportements et du primat du groupe les ciments de la nation. Si nécessaire un droit répressif (l’armée omniprésente, les camps) viendra sanctionner sévèrement les individus déviants.

    Toute la première partie de la bande-dessinée de Mélanie ALLAG et d’Aurélien DUCOUDRAY allant jusqu’à l’arrestation de la famille et sa rétention dans le camp de Yodok (p.82) nous présente l’action de conditionnement et de contrôle social des différents agents de socialisation. Rapide passage en revue avec quelques illustrations :

  • l’école : sanctions et leçons d’autocritique (p.18-19), participation à la chorale (p.28-29), enrôlement des enfants dans des patrouilles nocturnes (p.48) ou encore l’élaboration des manuels scolaires (p.63) font de l’institution scolaire une machine à endoctriner les esprits.

L'anniversaire - l'école p.18-19

  •  les médias : les programmes TV (feuilletons, opéras révolutionnaires, spots de propagande p.46-47), les discours officiels des leaders ou leur  intronisation en grandes pompes lors de leur accès au pouvoir (p.58 et p.70) et l’impossibilité technique de capter des chaînes étrangères (p.74) réduisent à néant la moindre velléité de pluralisme médiatique. Les médias occidentaux se sont fait l’écho des risques pris par des citoyens nord-coréens pour regarder ou faire passer en contrebande des séries américaines en leur faisant passer le fleuve frontière séparant ce pays de la Chine (article de la rtbf).

L'anniversaire - discours TV p.58

  • les loisirs et pratiques culturelles : même si le soldat Weng est un personnage de fiction inventé par les auteurs de la Bd (note en fin d’album), il n’est pas difficile d’imaginer que la littérature jeunesse (p.14 et p.17) et les parcs d’attraction (p.30) soient directement utilisés comme outils de propagande. On imagine mal en effet un prix Social Bd en Corée du Nord et des bibliothèques publiques alimentées par les œuvres d’Orwell, de Camus, de Ionesco, etc. Même si le dessinateur Guy Delisle a pu tester avec quelques sueurs froides l’introduction du sulfureux 1984 lors d’un séjour à PyongYang…

PyongYang - 1984

PyongYang de Guy Delisle (éd. L’Association)

  • Etat et sphère publique : il suffisait d’évoquer 1984 pour passer de la littérature d’anticipation à l’emprise étatique. Tel Big Brother, les portraits des dirigeants sont placardés partout (dans les rues, les usines, les maisons p.11), les jeunesses patriotiques structurent les adolescents et les invitent à célébrer l’anniversaire de leur leader (le titre de la Bd et son ouverture p.5), des statues massives sont éclairées la nuit alors que l’électricité manque, des maisons sacrées et plaques honorent la dynastie Kim dans les villages où ils se sont arrêtés (p.35) et des affiches de propagande envahissent les campagnes (p.64)

L'anniversaire - Big brother p.11

  • le groupe des pairs : on sait l’importance que prennent les jeux dans l’assimilation des règles de vie en société et dans l’apprentissage des rôles avec la possibilité pour chacun de tester une variance de rôle en s’éloignant du modèle normatif. Dans la société nord-coréenne, les jeux entre enfants du même âge – surtout s’ils ont lieu dans la rue aux yeux de tous – révèlent un contrôle social particulièrement strict (p.6-7-8 et p.18 avec la dénonciation par une camarade de classe).

L'anniversaire - jeux d'enfants p.6-7

  • le voisinage / les associations : chacun en Corée du Nord vit sous le regard des autres, ce qui conduit à créer une forme de paranoïa permanente entre voisins et entre les membres d’une même famille. Guy Delisle le montrait déjà très bien dans PyongYang (p.152 : « On estime que 50% de la population a, au moins une fois dans sa vie, donné des informations au bureau des renseignements ») et on le retrouve de nouveau ici avec l’imminban (p.77).

L'anniversaire - L'imminban p.77     Et la famille dans tout ça ?  Groupe primaire par excellence, elle fait figure dans la Bd de source de socialisation presque dissidente en raison de l’origine sud-coréenne du père. Celui-ci s’offusque même de l’électricité dépensée pour l’éclairage des statues des leaders (p.21). Mais cela n’empêche pas l’enfant d’adhérer fortement à l’idéologie du régime, ou du moins à ses figures paternalistes (Kim Il-Sung) et héroïques (Ri Su Bok p.7 et bien sûr le fictif soldat Weng). On le vérifie à travers ses dessins (p.23) ou ses rêves (dans la maison sacrée p.37-38).

     Une autre partie importante de l’album nous décrit la violence des camps de rééducation et de répression de Corée du Nord (Yodok p.83-111). Leur existence montre bien qu’aucun régime totalitaire n’a jamais pu totalement discipliner les âmes et qu’un système de terreur a toujours été nécessaire pour mettre au pas la population. L’impressionnant documentaire Camp 14 (avec des parties dessinées et animées) de Marc Wiese, adapté du récit de Shin Dong-hyuk permet d’en compléter la description. Même si le témoignage de ce nord-coréen échappé d’un camp de haute sécurité a été rectifié par l’intéressé lui-même en janvier 2015 et contesté par les autorités de son pays (ici).

 

A noter : une soirée spéciale sur la Corée du Nord de Kim Jong-Un le jeudi 1er février 2018.

Repères historiques :

  • Après avoir été occupée par le Japon depuis 1910, la péninsule coréenne est libérée par les alliés en août 1945.
  • Août 1948 : proclamation de l’indépendance de la République de Corée du Sud (capitale Séoul)
  • Septembre 1948 : la partie nord devient la République populaire de Corée (capitale Pyongyang) avec pour premier ministre Kim Il-Sung. Il reste au pouvoir de 1948 à 1994. Décède en 1994 (Bd p.66)
  • Kim Jong-Il prend sa succession de 1994 à 2011 (décès le 17 décembre 2011)
  • Kim Jong-Un est l’actuel leader au pouvoir. Il défie les pays occidentaux, et en premier lieu les Etats-Unis, en cherchant à doter son pays de l’arme nucléaire.

R.D.

 

 

 

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