Peirera prétend qu’il n’y a pas de vie sans mémoire

Pereira prétend      pereira prétend roman

    L’album de Pierre-Henry Gomont est une adaptation en bande-dessinée d’un roman de l’auteur italien Antonio Tabucchi décédé à Lisbonne en mars 2012. La grande faucheuse, parfois plus pressée qu’un consommateur de supermarché, ne lui aura pas permis de faire ses adieux au ciel d’avril, mois de la révolution portugaise de 1974. Ce Toscan francophone engagé avait en effet une seconde patrie : le Portugal. Pour en savoir plus sur le romancier, on pourra lire cet article du Monde (ici) paru au moment de sa mort. Feuillet sans doute rédigé par un jeune stagiaire, double de Francesco Monteiro Rossi, passionné de littérature embauché pour écrire des notices nécrologiques d’écrivains célèbres, mais préférant de loin la vie et ses fleurs à la compagnie de la mort.

Francesco Monteiro Rossi

    Dès la couverture de l’album, ce sont les couleurs qui saisissent le lecteur : une palette de bleu, d’ivoire et de dégradés d’orange et de rouge nous invitant dans la chaleur d’une rue de Lisbonne. Avec au premier plan, un personnage dont nous ferons connaissance dès les premières pages : Pereira, journaliste aux pages culturelles du Lisboa, vivant en cette année de 1938 le plus possible éloigné de la violence politique de la dictature salazariste.

    Si Pereira pourrait prétendre qu’il n’y a pas de vie sans mémoire, c’est parce que cette histoire est construite autour de trois mémoires aux fils délicatement entrecroisés. A la mémoire de la dictature d’Antonio de Oliveira Salazar, dont le règne conservateur et autoritaire sur l’Estado Novo – l’Etat nouveau – s’étira de 1932 à 1968, s’ajoute la mémoire qu’entretient Pereira à l’égard de sa défunte compagne et enfin celle d’écrivains qui donnèrent à la littérature ses plus belles lettres de noblesse (comme Federico Garcia Lorca pour lequel le jeune Francesco Monteiro Rossi propose une fiévreuse et très politique notice nécrologique – p.31).

    Si on ajoute à ces mémoires entrelacées l’évolution psychologique et l’éveil progressif de la conscience politique de Pereira au contact brûlant d’une jeunesse portugaise combattant tout à la fois la dictature salazariste et celle de Franco en Espagne, on obtient un album d’une grande richesse narrative qui comblera les lecteurs les plus exigeants. Richesse narrative… et visuelle, car en plus des superbes couleurs déjà évoquées, Pierre-Henry Gomont redouble d’inventivité et de créativité pour nous faire pénétrer dans l’intériorité des pensées de son héros ordinaire. Des copies miniatures de Pereira interprètent la diversité de ses émotions et de ses traits de personnalité (on pense parfois avec amusement à Vice-versa de Pixar) et surgissent au gré des péripéties de l’histoire, jusqu’à l’apothéose de la théorie de la confédérations des âmes (p.87-88) que nous ne dévoilerons pas ici.

   Parmi ces trouvailles visuelles, la relation complice et affectueuse qu’entretient Pereira avec sa défunte épouse est une véritable réussite. Elle donne au personnage une humanité et une épaisseur qui emportent notre sympathie :

Pereira et son épouse

 

   Au final, on est totalement séduit par un album nous parlant du deuil, de l’histoire, de la violence politique, de la littérature, de l’amour et de l’éveil d’une conscience politique avec une fluidité remarquable mobilisant avec talent la richesse du langage propre à la bande-dessinée. Avec Pereira prétend, le neuvième art prouve encore une fois qu’il n’a pas à rougir des autres formes d’expression artistique.

 

Pour aller plus loin :

Autour d’Antonio Tabucchi

  • une courte présentation du roman par Olivier Barrot (ici)
  • une interview du romancier italien par Laure Adler (ici)

Autour du dessinateur et scénariste de la Bd

  • Pierre-Henry Gomont explique sa création du dessin de Pereira (ici)
  • Interview de Pierre-Henry Gomont sur le projet d’adaptation du roman (ici)

Autour de la situation historique du Portugal, toile de fond de l’histoire

  • Une émission de radio de la Fabrique de l’Histoire (France Culture) à l’occasion du 40e anniversaire de la Révolution des œillets de 1974 (ici)
  • Une vidéo des archives de l’Ina sur la Révolution portugaise (ici)
  • Une très bonne approche historique d’Arte info, intitulée « Où sont passés les rêves du 25 avril 1974 », au moment où le peuple portugais est étouffé par les politiques d’austérité budgétaire (ici)

Le coin des cinéphiles

  • Adaptation de Roberto Faenza (1996) avec Marcello Mastroianni dans le rôle de Pereira et Daniel Auteuil dans celui du Dr Cardoso
  • Capitaines d’avril (2000) de Maria de Medeiros sur la Révolution portugaise d’avril 1974
  • La nuit du coup d’Etat de Ginette Lavigne (un article de Courrier international ici et une bande annonce ), documentaire sur l’un des stratèges du coup d’Etat militaire du 25 avril 1974.

R.D.

 

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